Dans le cœur vibrant de Croix-des-Bouquets, une commune à l’est de Port-au-Prince, résonne un son reconnaissable entre tous : le martèlement rythmique du métal sous les coups précis des artisans. C’est ici, dans le quartier de Noailles, que naît l’un des symboles les plus puissants de l’artisanat haïtien : le fer découpé. Nés d’un mariage entre tradition, spiritualité et débrouillardise, les fers de Noailles racontent Haïti dans ce qu’elle a de plus fort, de plus beau, mais aussi de plus vulnérable.
Tout commence avec les fûts d’huile vides. Débarrassés de leur utilité industrielle, ces barils sont transformés en véritables œuvres d’art. À la main, sans machine, les artisans tracent, découpent, martèlent et donnent vie à des scènes inspirées du vaudou, de la vie rurale, de la nature ou de l’imaginaire collectif. Ce savoir-faire, initié dans les années 1950 par Georges Liautaud, forgeron devenu artiste, s’est transmis et amplifié. Aujourd’hui, plusieurs dizaines d’artistes perpétuent cet héritage dans les ateliers poussiéreux mais vivants de Noailles.
L’opportunité est grande. Les fers de Noailles attirent les galeries du monde entier, les touristes curieux et les collectionneurs. Ils incarnent une forme d’art populaire, unique, profondément ancrée dans la culture haïtienne. Dans un pays où les débouchés économiques sont rares, cet artisanat est une source de revenu essentielle pour de nombreuses familles. Il permet aussi aux jeunes de rester sur place, d’apprendre un métier, de s’exprimer à travers la matière.
Mais les défis sont immenses. Les exportations sont difficiles à cause de l’instabilité, des problèmes logistiques, du coût du transport et des lourdeurs administratives. La matière première devient plus chère, parfois rare. Et surtout, la sécurité dans la région de Port-au-Prince empêche souvent les acheteurs ou les touristes d’accéder à Noailles. Certains ateliers doivent fermer temporairement, d’autres déménagent ou réduisent leur activité. Malgré tout, les artistes continuent, souvent par passion plus que par profit.
Ce contraste entre le potentiel culturel et économique du fer découpé et les obstacles quotidiens auxquels font face ses artisans résume bien la réalité haïtienne. Une réalité faite de lumière et d’ombre, de création et de crise. Pourtant, à chaque coup de marteau sur le métal, c’est une nouvelle déclaration de résilience qui résonne. Noailles résiste. Et tant que le bruit des fers chantera dans ses ruelles, l’espoir, lui aussi, restera vivant.